dimanche 14 mars 2010

Petits tissus de secours

Des chaussures, j'ai toujours préféré leurs boîtes, juste pour le plaisir d'imaginer ce que je pourrais ranger dedans. Il m'est arrivé souvent de sortir d'un magasin avec aux pieds ce que j'avais choisi pour remplacer ce qui était usé jusqu'à la semelle mais je crois n'avoir jamais laissé la boîte de cette paire neuve, celle qui sent encore le cuir et qui garde sur un de ses côtés la description, le dessin et le prix de ce qui faisait ses premiers pas sur une longue route... Je ne me prends pas à rêver devant les étalages de ballerines et d'escarpins. Je me sens perdue dans un magasin, entourée de tous ces pieds exposés, tournés dans le même sens dans un équilibre précaire. Je ne suis bien que nus pieds, quand je fais connaissance avec le sol qui m'accueille, quand rien ne me serre, quand rien ne me perche. J'aime l'été pour la légèreté de mes pas... Des parfums, j'ai toujours aimé les flacons plus que les fragrances, les gardant une fois vides, sans trop savoir pourquoi, sans chercher à contrer leur inutilité, appuyant parfois avec un secret espoir enfantin que du contenant vide il sortirait quelques vapeurs de ce qui n'était plus qu'un souvenir sur ma peau. Quand un ruban entourait la boîte, je le gardais aussi précieusement qu'un bouton trouvé par hasard, l'enroulant machinalement sur mon doigt avant de le ranger avec ses semblables... Des vêtements, j'ai les couleurs et la texture, l'idée de moi dans les étoffes, le rêve des occasions pour les porter, autant de petits songes qui se passent d'achat, qui s'abreuvent de courtes errances dans les rayons, juste pour le plaisir des yeux. Je me sens souvent noyée quand il y a trop de choses autour de moi, trop de bruit et trop de mouvements. Aller de boutique en boutique n'est un plaisir que si ce n'est pas pour moi, même si je dois me heurter au doute permanent suscité par le choix... Des beaux sacs, j'ai toujours aimé l'idée de la souplesse de leur cuir et de l'usage que je pourrais en faire. J'ai toujours rêvé d'avoir un beau sac de voyage qui ressemblerait aux anciennes sacoches de médecin, dans un cuir doux et robuste, dans les tons acajou. J'ai surtout aimé les rêves de voyage qu'il aurait pu accompagner et la façon dont j'aurais disposer mes affaires à l'intérieur, tout en savourant le cliquetis de la fermeture étrange placée sous la poignée... A l'agréable, j'ai toujours préféré l'utile, parce qu'il reste dans la conscience de mes gestes le souvenir de ces années de sécheresse où je savais mieux que quiconque le prix d'une demi-baguette et d'un litre de lait, où je savais au centime près ce qui garnissait mon porte-monnaie, où je savais que le luxe ne porte pas de grande marque sur les belles avenues, que c'est juste ce qu'on peut avoir en franchissant un pas minuscule qui éloigne de l'indispensable... Je sais résister sans peine, reposer ce qui me plaît en me disant que ce n'est pas raisonnable d'avoir deux sacs ou trois paires de chaussures, que j'ai déjà un pull noir et tant de vêtements oubliés à la base de la pile... J'ai longtemps pensé que j'étais un peu étrange autant qu'étrangère à celles qui revenaient, souriantes, après une journée passée à voler d'un magasin à un autre, toutes à la hâte de montrer leurs trouvailles. Ce plaisir m'était lointain... Je sais désormais cette petite voix que rien ne peut étouffer, cette ivresse de prendre vite, vite, l'objet convoité, cette peur de ne pas l'atteindre et de ne pas le faire sien. Je sais cet élan qui fait oublier la fatigue et les impératifs, poussant à courir loin de la maison qui garde mille choses à accomplir, pendre un puis deux puis trois métros, juste parce que j'ai entendu parler de petits pois, de fleurs et de lin. Je sais les pas pressés avec cette petite peur puérile de trouver porte close ou stock en rupture. Je sais ce plaisir tellement matériel, tellement innocent aussi, de poser sur mon bras gauche sans vraiment réfléchir des piles de coupons et tout autant d'envies de petites tenues légères comme le prix au mètre. Je sais l'ivresse de sentir la raison étrangère à tout ça, les deux petites voix intérieures qui se répondent et s'entrechoquent, l'une disant que c'est de la folie, que je n'aurais jamais assez d'une vie pour venir à bout de tous ces mètres de tissus, et l'autre répondant que c'est délicieux et que ce sont des projets bien pliés auxquels il faudra donner du relief, que ce n'est pas inutile, qu'il y en a aussi un peu pour des amies et que c'est aussi ainsi que les souvenirs s'écrivent, juste dans un petit imprimé qui marque une enfance, une petite robe unique qui grave un événement, qu'il faut bien une petite réserve, au cas où et qu'il ne faut jamais risquer de regretter d'avoir laissé passer sa chance comme on laisse glisser sa main sur les fibres mêlées...

15 commentaires:

Elolili a dit…

Je connais ces deux petites voix : elles résonnent souvent dans ma tête...
Et quel joli titre ;-)

Cath a dit…

Quand je te lis, c'est comme si tu faisais mon portrait !!
Tout pareil.....même pour les parfums !!

Arthur&Celeste a dit…

c'est tellement vrai tout ça ;-)

Tiphaine a dit…

ce que j'adore, trouver des petits trésors a moindre prix....surtout quand je suis loin, que je suis ici...

Maman Champignon a dit…

Ca me rappelle des choses, ta description ... et je suis en train de virer tissuholic, comme toi ! Tu crois qu'il existe un club des tissuholics anonymes ?
La seule chose qui me limite, c'est la taille de mon placard à tissus !

Souriceau a dit…

C'est drôle comme les sensations que tu décris me parlent!

Fanny a dit…

Tu décris vraiment joliment et si justement ce que nous sommes beaucoup à ressentir. C'est vrai que les tissus peuvent nous monter à la tête dommage que nous n'ayons pas assez de temps pour les utiliser aussi vite qu'ils s'empilent...

so a dit…

Tout ce que tu dis est tellement vrai, et si justement décrit ... mais tu vois je suis tellement étrange, ou tellement retenue encore, que m^me pour un tissu je ne craque pas ou rarement , me disant là aussi "Ce n'est pas raisonnable/indispensable/urgent et puis, je n'aurai pas le temps de tout coudre "... et pourtant comme j'aimerais moi aussi connaître cette ivresse de pouvoir de temps à autre me laisser aller et craquer sur de jolis coupons à entasser au cas où , sans me dire immédiatment que c'est folie !
AH, si seulement il y avait à proximité une bonne adresse pas chère !!!!!

En toux cas merci pour tes mots toujours aussi chics et élégants que ta couture ... Col chic ! tu portes bien ton pseudo ;-)

Anne a dit…

J'aime tant ces mots qui s'échappent par une porte ouverte

Cath a dit…

Tu sais quoi...ben ce matin, je les ai tous jetés...mais flacons vides quine servent à rien...à part me prendre la tête quand je fais le ménage !!
Ben, terminé, fini....ils sont à la poubelle :D

mercerie paris a dit…

Ah ! En naviguant sur la toile je suis tombée par hasard sur votre petit récit, vous êtes très douée pour l'écriture, tout comme vous l'êtes pour la couture ! Je vous rassure, moi aussi mes placards débordent de coupons de tissus et de flacons vide dont je pense me servir un jour, mais qui dorment dans mon grenier depuis des années en attendant de me rendre service un jour ! En tout cas j'ai vraiment aimé vos mots sur les boites à chaussure, si utiles pour ranger nos nombreux petits trésors ! Sinon, comme je vois que vous êtes une amatrice de couture, je voudrais partager avec vous un bon plan pour trouver les meilleures merceries à Paris, c'est ce site avec des avis d'internautes: www.justacote.com. Je vous rassure, il n'y a rien à vendre sur ce site, juste des bonnes adresses qui peuvent vous rendre service ! En attendant je garde précieusement votre blog car j'aime beaucoup votre écriture ! A bientôt. Marie-Laure

telle a dit…

Depuis ma récolte de Myrtilles (...), c'est à Ikea que j'ai fait des folies, en me disant bien que ce n'était pas raisonnable, que mes deux mètres d'étagères croulaient déjà sous les coupons, et même en pensant à ceux qui trouveraient mes tissus après ma mort !

Tout en me disant qu'après tout, j'achetais bien epu de vêtements ces temps-ci, que l'un faisait oublier l'autre...

Pipo et Cie a dit…

Merci pour la decouverte musicale ...a l'energie et l'allant bienvenu !
Ca donne envie de chanter les petit pois aussi...meme si je n'y entends rien et ne m'en soucie guere je crois :)

Pipo et Cie a dit…

Je te l'echange contre http://www.deezer.com/en/music/philippe-bernold-ariane-jacob/caprice-349433?provider=singleWidget#music/result/all/poulenc que tu devrais aimer de meme ...

Pipo et Cie a dit…

http://www.deezer.com/listen-589608
Voulais je dire ...j'espere que ca fonctionne ...