lundi 21 juin 2010

Re-pelote


Je l'avais nettoyée soigneusement, soufflant sur la poussière et la caressant avec mon pinceau. J'avais dévissé le corps avec précaution et déposé quelques gouttes d'huile sur les rouages en pensant au ronronnement qui disparaîtrait, à cette aisance qu'elle recouvrerait dès les premiers coups de pédale. J'ai vérifié le logement de la canette et enlevé les petits bouts de fil perdus sous la grille. J'ai resserré l'aiguille et j'ai déposé la housse sur ma machine avec une certaine lourdeur, comme on dit au revoir à un ami qu'on n'est pas certain de retrouver rapidement. J'avais cousu un peu par devoir et je sentais que l'envie m'avait désertée, laissant dans le grand panier en osier s'accumuler les boutons à recoudre et les accrocs à réparer. Je n'avais plus envie d'ouvrir mes grands tiroirs de tissu et je me sentais coupable d'avoir acheté tant de métrages pour ne rien en faire. Les idées étaient toujours là, dans un coin de mon esprit. Je voyais encore le petit pyjama tout blanc destiné à Ondine que je pourrais tailler dans la vieille taie de traversin, la besace aux couleurs vives pleine de pois qui devait remplacer celle qui a accompagné mon hiver mais qui est décidément trop triste. J'ai rangé mes bobines et mes boutons, remis les élastiques dans leur sac de lin, et les épingles à nourrice dans leur aumônière. Je n'avais plus envie, je le sentais bien et j'avais cette peur d'accomplir les gestes pour la dernière fois, ne sachant pas si et ignorant quand je reviendrais dans ce petit coin rien qu'à moi, plein de trésors que je m'étonne parfois de découvrir en cherchant tout autre chose.
Plusieurs semaines, je suis restée avec ces gestes en suspension, regardant de loin la machine sous la housse et me disant que peut-être elle ne ronronnerait plus. J'ai senti une nouvelle peur s'installer, celle de ne plus savoir, exactement celle qui me saisit avant un long voyage en voiture, quand malgré moi je vois défiler la route et que je crois ne plus connaître les gestes élémentaires de la conduite, hésitant en pensée entre la pédale de frein et l'accélérateur... Plusieurs fois, j'ai ouvert mon petit carnet bleu, retrouvant alors la liste des copies à rendre et des envies posées noir sur blanc. J'avais fini par rayer ce qui me semblait superflu, mais il restait les incontournables et cela me rendait mal à l'aise. Je savais qu'on comptait sur moi, pour le modèle, pour le patron, pour les tenues du cortège du mariage qui, pour le moment, est une date entourée sur le calendrier du mois d'août.
J'ai fait comme les enfants qui rechignent à faire leurs devoirs. J'ai joué à faire autre chose en trouvant une excuse à mes ajournements. J'ai rapiécé mon jean et recousu des barrettes. Et j'ai laissé la housse sur la machine... Et puis le besoin est revenu avant l'envie en m'apercevant qu'Eloi n'avait plus de pyjamas pour l'été. Il n'était pas question d'acheter quelque chose que je peux facilement faire moi-même. Alors, dans un élan poussé par l'effort, j'ai ouvert un des tiroirs et j'ai sorti les tissus. J'ai déplié les patrons pour les recopier, à même le sol. J'ai retrouvé ce petit frisson en coupant la toile et il a bien fallu que je déhousse la machine qui avait longtemps dormi. Elle était encore toute propre et ronronnait gentiment. Mes gestes n'avaient pas perdu la mémoire et je retrouvais le plaisir de voir l'utile se mêler à l'agréable, la joie simple de transformer un bout de tissu en une pièce unique. J'ai cousu un deuxième pyjama, puis une robe pour une amie d'Ondine... et puis une deuxième pour ma jolie en me disant qu'elle n'en aura jamais trop et qu'il me faut profiter de cet âge où elle tire fierté de ne pas être habillée comme les autres... J'ai cousu un jupon cache-bazar à fixer sur la banquette des filles et je me suis promis de me lancer dans les tenues du cortège, un peu poussée par la maman de la mariée qui voit le temps passer et qui aimerait pouvoir cocher quelques lignes sur sa liste de préparatifs. Non sans trembler, j'ai coupé le tissu rouge orangé, après avoir vérifié encore et encore que mon patron ne comportait pas d'erreurs, et le piqué blanc pour la chemise du garçon d'honneur. J'ai fabriqué le passepoil, retrouvé les gestes du montage du col rond, recouvert les petits boutons, monté les hauts des robes, calculé les intervalles pour les plis plats des jupons... Peu à peu, j'ai retrouvé cette douce obsession, cette quête du petit détail ou de la solution qui reste en permanence dans les pensée. De jour en jour, les tenues prennent forme sur les petits mannequins d'enfants qui trônent dans le salon. De jour en jour, je griffonne de nouveau sur les pages de mon carnet bleu et je redécouvre ce qui m'avait désertée, sans crier gare et qui est revenu, presque de la même façon...




16 commentaires:

Maryam a dit…

Un retour en beauté ! Bravo !
Je pense à votre post du mois d'avril sur la passion aimante.
Cela veut-il dire que cela va mieux ?Si c'est le cas, j'en suis ravie pour vous.

Fanny a dit…

Je vois que Maryam a été plus rapide que moi!!!
Tes robes sont très jolies, le chemisier des p'tits gars aussi.....tu n'as pas perdu la main lors de ton court sevrage!!! Tu vois, aucun complexes à avoir devant tes mètres de tissus, c'est sûr ils vont servir!!!!

Anonyme a dit…

Elles sont trop toutes deux, belle réussite, pour les modèles et les portants....
BoB

so a dit…

Belles et bonnes nouvelles! ca fait chaud au coeur !

Elolili a dit…

Wouaouh pour les robes du cortège orange !!! Superbe travail... Tu as combien de robes à coudre ? Et des tenues pour des garçons aussi ?
J'avais adoré la "toile" que tu avais cousu il y a quelques mois. Avec le "jour Venise" et les plis religieuse en plus...

Je suis heureuse que tu aies ressorti la machine de sa housse et que "l'envie d'avoir envie" (hihihi) soit revenue ! Les beaux tissus seront coupés et cousus : c'est sûr !

olive & pia a dit…

d'habitude je kiffe pas le ornage, mais ce terracotta leur va hyper bien au teint ! elles vont être les plus jolies demoisellles de bonheur ce cette noce !

AnneR. a dit…

Avoir le sentiment du devoir BIEN accompli... quelle satisfaction !!

Des "break" dans le plaisir... pour mieux le raviver en quelque sorte ! ;-)

(et quel boulot aussi, un cortège !)

Au fil de l'eau... a dit…

les robes sont superbes, le dos tombe si joliement...

vally a dit…

bonjour!!
les filles et les robes sont magnifiques!!! et la phrase "le besoin est revenu avant l'envie" m'enchante...à méditer!! la machine à coudre a terminé ses vacances!!!
vally

astrid a dit…

ravissant ce cortège, très beau travail, et tes plis de jupe tombent bellement!
moi aussi il faut que je lève la housse de la mac et que je cesse de procrastiner!

Tiphaine a dit…

finalement c'est un peu comme les peintres, il faut juste donner le temps a l'inspiration...se retrouver et repartir sur un chemin connu mais aussi tout neuf....c'est chouette de voir vos mains agir....

Tiphaine a dit…

finalement c'est un peu comme les peintres, il faut juste donner le temps a l'inspiration...se retrouver et repartir sur un chemin connu mais aussi tout neuf....c'est chouette de voir vos mains agir....

Fanny a dit…

ça m'arrive aussi souvent, ce désamour...Les fils qui trainent m'indispose, je me prends les pieds dans le matos, je voudrais enfin virer cette table à repasser encombrante...
En tout cas la pose n'a pas été trop longue et le résultat est superbe.

la marmotte a dit…

Que j'aime les regards échangés entre les deux soeurs...
Bonne reprise

Telle a dit…

Ton patron est parfait et le résultat à nouveau à la hauteur. C'est étrange que tu doutes encore parfois de toi, avec le niveau que tu as en couture.

Il est bon de te retrouver, en mots et en fils.

Anonyme a dit…

elles sont biquettes les feux follets !
AFHK