dimanche 6 février 2011

Appât de velours

A chaque ouverture des tiroirs de sa commode, elle a espéré que j'en sortirais une de ses petites jupes qu'elle faisait gonfler en tournant sur elle-même à l'heure de la rentrée des classes. Maintes fois, elle m'a demandé quand le printemps viendrait frapper à la vitre, quand le soleil ôterait ses collants épais. Elle est venue parfois regarder avec moi les piles de tissus qui remplissent les paniers en osier de mon étagère et la grande valise en carton. Quand je lui parlais de tuniques et de petites robes, elle me répondait "jupe qui tourne". Je n'ai finalement rien cousu pour elle, hormis un tablier pour l'école et un manteau à capuche fleurie. Elle a regardé son aînée essayer ses tenues, sans jamais se plaindre, sans laisser une jalousie que j'aurais trouvée légitime me pousser à la culpabilité.
En me voyant déplier pour faire une besace le tissu rose vif à gros pois, elle s'est écriée que c'était son préféré et qu'elle voulait une jupe. Elle se souvenait de cette petite robe que j'avais faite pour elle le temps d'une sieste, qui ne m'avait pas vraiment convaincue mais qui lui avait fait tant plaisir. Il m'a fallu lui montrer que je n'avais plus assez de tissu pour réaliser son rêve et j'ai vu son petit visage s'éteindre un peu de l'espoir qu'elle avait eu que j'exauce son voeu qui avait traversé les mois sombres et froids. Je lui ai montré, un à un, les coupons de la réserve mais j'ai vite compris qu'il me serait impossible de la contenter : les tissus sur lesquels elle jetait son dévolu étaient soit trop légers soit trop voyants pour ce à quoi ils étaient destinés. Tout au fond du panier, bien plié dans le sac d'origine, j'ai trouvé deux morceaux de velours d'été, l'un rose pâle, l'autre marron, que j'avais achetés lorsque je l'attendais, il y a cinq ans. J'avais laissé ma main me convaincre de la douceur de l'étoffe et j'avais songé à deux petites robes à manches longues et à encolures rondes. Les années ont passé sans que je ne parvienne à tailler ce velours, me contentant de le caresser quand je ressortais mes piles de tissus.
En la voyant tout près de moi, tellement désireuse de cette petite jupe qui fait défaut à sa garde-robe, j'ai décidé que le jour était venu de laisser les ciseaux tailler dans le milleraies. Mon idée était précise et je savais qu'il ne me faudrait que peu de temps pour terminer l'ouvrage. J'ai pris la mesure de sa petite jambe. Elle s'est assise à côté de moi par terre pour me regarder tirer les traits droits sur l'envers et couper sans hésiter. En quelques coups d'aiguilles, le volant était fixé à la jupe, le côté fermé. Il me manquait juste un peu de temps et de fil de la couleur du croquet que je voulais ajouter pour réveiller un peu ce rose trop sage et qui rappellerait la teinte de ses chaussures à brides. Elle a dû attendre deux jours supplémentaires et le secours de deux amies pour essayer enfin sa nouvelle tenue qui ne craint pas le froid. Avant de se coucher, elle m'a vue repasser le volant avec soin et elle m'a demandé, avec ce ton qui hésite entre la supplication et la peur de la déception, si elle pourrait la porter le lendemain...


14 commentaires:

cecilevirginia a dit…

Ah la jupe qui tourne...joli recit, je me reconnais, je reconnais mes filles, elles se ressemblent tant pour cela. Tres jolie jupe qui tourne !

Tiphaine a dit…

ce que j'aimerai apprendre comme chose avec vous !!!!

Fanny a dit…

Ouf! cette petite fille n'aura enfin plus honte à l'école!!!!
Pas de jupe qui tourne pffff non mais c'te honte!!!!

LOUADELIAS a dit…

Allez, tournez jupons !
La plus belle demain, dans toutes les écoles de la ville, c'est elle !
Bises,
Alexandra

violette a dit…

Que c'est joli... Quelle belle petite fille, un mannequin pareil, ça inspire. Bravo!

uneetoilemadit a dit…

Elle rend super bien sur elle, moi qui l'avais vu "en-cours"...Bises !

Elolili a dit…

Superbes !!! Miss A., la jupe qui tourne et le texte qui l'accompagne...

Chevalier Loulou a dit…

que penses-tu de "foie gras et sa confiture d'oignons" , je parle des couleurs biensûr....ce que j'aime surtout c'est la frimousse de ton petit mannequin, si heureuse de porter la jupe que tu as faite rien que pour elle, adorable !

AnneR. a dit…

Elle va tournoyer, comme le papillon autour de la fleur ! ;D

Trop belles, ta puce et la jupe !!

vally a dit…

la jupe, le sourire, le texte que de bonheur d'un seul coup!! merci Cécile!!

Anonyme a dit…

j'adorerais coudre et papoter en meme tps que toi... les langues en accord avec les aiguilles... AFHK

Maman Chmapignon a dit…

Quand je pense que j'ai été un vrai garçon manqué ... je vois ce que j'ai loupé !!! Pff ! (soupirs)

lau' a dit…

oui merci Cécile !
et merci à elle de t'avoir conduite à cette jolie création et à ce joli texte qui nous emmene et nous fait tourbilloner avec elle
euh pas trop mon com' ?

Mes p'tits princes a dit…

Je crois que son sourire en dit long...c'est la jupe qui tourne qu'elle attendait!!