
J'ai longtemps regardé le temps passer par la fenêtre en me demandant ce que je pourrais bien faire. J'ai grandi avec l'ennui. Ce n'était la faute de personne, c'était moi que rien n'intéressait. J'aimais l'idée de sortir, l'idée de découvrir des lieux et d'autres visages, mais j'aimais avant tout rester dans ma chambre à attendre le jour magique où il se passerait quelque chose, où une étincelle viendrait me donner une envie, un élan, un souffle qui m'anime. J'ai cherché longtemps ce qui aurait pu être une passion, un sujet de conversation intarissable, quelque chose qui me fasse dépasser les besoins les plus élémentaires jusqu'à devenir le seul centre de mes intérêts.
J'ai touché à beaucoup de choses, sans jamais approfondir, abandonnant aux premiers classements, aux premières difficultés, avec un vague sentiment d'échec et les restes matériels de ce qu'il m'avait fallu acheter pour commencer mes premiers pas dans le domaine choisi. Il me reste des bottes, une bombe, un jodhpur et une cravache. Il me reste une paire de chaussons, des pointes et un justaucorps. Il me reste des partitions, pour choeur et piano. Il me reste aussi des kilos de feuilles noircies qui racontent souvent le néant passé sous mes fenêtres...
Et puis, je ne sais comment, je ne sais pourquoi, peut-être parce que l'instinct pousse malgré soi sur les sentiers qui vont nous plaire, j'ai voulu apprendre et découvrir. J'ai rêvé de rubans et de boutons, de tissus et de broderies, avec toujours cette peur de ne pas savoir et de mal faire, avec aussi ce désir pugnace de finir par ne plus trembler en coupant, de coudre droit et de savoir refaire seule un ouvrage observé ou juste aperçu. L'idée du potentiel d'un mètre de tissu m'a toujours fascinée. J'étais adolescente quand ma grand-mère m'a confié son vieux mannequin de couture. J'étais petite fille quand j'ai observé ses gestes experts et assurés, ses aiguilles coincées entre les lèvres, ses mains qui prenaient les mesures, le bruit de ces ciseaux sur le tissu et la magie du résultat final.
J'ai longtemps vécu sans passion, avec pour seul moteur un sacrosaint sens du devoir accompli, laissant aux autres cet élan qui me fascinait, les poussant à ressortir sous la pluie pour une heure de peinture ou un match de tennis, une exposition à ne pas manquer ou un tournoi d'échecs. Désormais, je sais ce besoin presque vital de céder à son envie, cette façon particulière de se couper du monde tout en restant là, mais tellement loin qu'on pourrait croire qu'on se fuit soi-même. Les enfants savent toujours où me trouver, sans jamais me chercher. Ils entendent la machine qui répond à la vapeur du fer. J'aimerais parfois pouvoir me cacher, oublier l'heure et les repas, étouffer ma fatigue et le bruit de la machine pour coudre la nuit, avoir plus de temps et travailler plus vite. Je sais maintenant ce qu'est une passion et je ne connais plus l'ennui qui m'a rongée longtemps.